Mais… Des seigneurs de la guerre ne prendraient-ils pas le contrôle?

(Traduit de l’anglais par Philippe David)

mercenaries

En deux occasions distinctes dans les deux dernières semaines, des gens m’ont posé une question familière: «Dans un système anarcho-capitaliste ou de libre-marché, la société ne dégénèrerait-elle pas en constants affrontements entre seigneurs de la guerre privés?» Malheureusement je n’ai pas pu donner de réponses adéquates à ces moments, mais j’espère avec cet article de prouver l’adage que mieux vaut tard que jamais.

Pommes et oranges

Lorsqu’il est question de composer avec l’objection des seigneurs de guerre, nous devons garder nos comparaisons équitables. Il ne suffit pas de comparer la société A qui est remplie de sauvages malfaisants qui vivent sous l’anarchie avec la société B, peuplée de personnes éduquées et respectueuses des lois vivant sous un gouvernement limité. L’anarchiste ne niera pas que la vie puisse être meilleure dans la société B. Ce que les anarchistes clament est que pour n’importe quelle population donnée, l’imposition d’un gouvernement coercitif empire les choses. L’absence d’État est une condition nécessaire, mais insuffisante à l’établissement d’une société libre.

Pour mettre les choses différemment, ce n’est pas suffisant de démontrer qu’un état de propriété privée anarchique peut dégénérer en guerres incessantes ou aucun groupe n’est assez fort pour subjuguer tous les rivaux et donc, personne ne peut établir «l’ordre». Après tout, des communautés vivant sous un État dégénèrent dans un état de guerre civile fréquemment. Nous devons nous rappeler que les cas fréquemment cités de la Colombie et de l’Irak n’étaient pas des démonstrations d’anarchie devenue chaos, mais plutôt des exemples d’États devenus chaos.

Pour que l’objection des seigneurs de guerre soit valable, les étatistes doivent argumenter qu’une communauté donnée demeurerait respectueuse des  lois sous un gouvernement, mais que cette même communauté sombrerait dans la guerre continuelle si tous les services légaux et militaires étaient privatisés. Le cas populaire de la Somalie n’aide donc aucun côté. [1] Il est vrai que les rothbardiens devraient être quelque peu troublés que le respect pour la non-agression était apparemment trop rare en Somalie pour favoriser l’émergence spontanée d’une communauté de marché totalement libre. Mais par la même occasion, le respect de «la loi» était également trop faible pour permettre au gouvernement somalien original de maintenir l’ordre.

Maintenant que nous avons précisé la question, je crois qu’il y a de fortes raisons de supposer que la guerre civile serait beaucoup moins probable dans une région dominée par des agences de défense et des agences judiciaires privées que par un monopole étatique. Les agences privées sont propriétaires des actifs à leur disposition, alors que les politiciens (particulièrement en démocratie) n’exercent qu’un contrôle temporaire sur l’équipement militaire de l’État. Bill Clinton était parfaitement disposé à tirer des douzaines de missiles de croisière pendant que l’affaire Lewinsky prenait de l’ampleur. Peu importe vos croyances au sujet des motivations de Clinton, «Slick Willie» n’aurait clairement pas été aussi enclin à lancer une telle attaque s’il avait été le PDG d’une agence de défense privée qui aurait pu vendre les missiles à $569 000 pièce. [2]

Nous pouvons constater ce principe dans le cas des États-Unis. Dans les années 1860, les combats à grande échelle auraient-ils pu faire irruption à la même ampleur si, plutôt que d’avoir deux factions contrôlant des centaines de milliers de conscrits, tous les commandants militaires devaient recruter des mercenaires volontairement et leur payer le prix du marché pour leurs services?

La théorie contractuelle du gouvernement

Je peux imaginer un lecteur endosser généralement l’analyse ci-haut, mais tout de même résister ma conclusion. Il ou elle pourrait dire quelque chose comme ceci: «Dans l’état de la nature, les gens ont une différente vision de la justice. Sous l’anarchie de marché, des consommateurs différents fréquenteraient des douzaines de de différentes agences de défense, chacune d’elles tentant d’utiliser sa force pour implémenter des codes de loi incompatibles. C’est vrai que ces gangs professionnels vont probablement éviter les conflits par prudence, mais l’équilibre serait tout de même précaire.»

«Pour éviter ce résultat,» élaboreraient mes critiques, «les citoyens mettraient de côté leurs petits différends et passeraient un accord pour soutenir une seule agence monopolistique, qui aurait le pouvoir d’écraser tous les rivaux à son autorité. Cela soulève certes le problème de contrôler le Léviathan, mais ça résout au moins le problème d’une guerre domestique perpétuelle.»

Il y a plusieurs problèmes avec cette approche. Premièrement, elle assume que le danger des seigneurs de guerre privés est pire que la menace d’un gouvernement central tyrannique.

Deuxièmement, il y a le fait dérangeant qu’aucune formation volontaire d’un tel état ne s’est jamais produite. Même les citoyens qui, disons, ont soutenu la ratification de la Constitution des États-Unis n’ont jamais eu l’option de vivre dans une anarchie de marché; au contraire, ils n’ont eu que le choix entre un gouvernement sous les articles de la confédération et un gouvernement sous la constitution.

Mais pour nos besoins, le plus intéressant problème avec cette objection est que si c’était une description adéquate, il ne serait pas nécessaire que ces gens forment un gouvernement. Si, par hypothèse, la grande majorité des gens – même s’ils ont des différentes conceptions de la justice – peuvent s’entendre que c’est mal d’utiliser la violence pour résoudre leurs disputes honnêtes, alors les forces du marché mèneraient à la paix entre les différentes agences de police.

Oui, c’est parfaitement vrai que les gens ont des opinions grandement différentes concernant des questions juridiques particulières. Certaines personnes sont en faveur de la peine de mort, d’autres considèrent l’avortement comme étant un crime, et il n’y aurait aucun consensus sur combien de coupables on devrait laisser partir pour éviter la fausse condamnation d’un innocent.

Néanmoins, si la théorie contractuelle du gouvernement est correcte, la grande majorité des individus peuvent être d’accord qu’ils doivent résoudre leurs différends non pas par la force, mais par à travers une procédure ordonnée (telle que prévue par des élections périodiques).

Mais si cela décrit en effet une population particulière, pourquoi devrions-nous nous attendre à ce que des gens si vertueux, en tant que consommateurs, fréquentent des agences de défense qui utilisent régulièrement la force envers des opposants plus faibles? Pourquoi la masse des clients raisonnables n’emploieraient-ils pas des agences ayant des ententes intégrées d’arbitrage, et qui soumettent leurs disputes légitimes à des arbitres réputés et désintéressés? Pourquoi un cadre légal volontaire privé ne pourrait-il pas fonctionner comme mécanisme ordonné pour régler des questions de «politique publique»?

Encore une fois, la description ci-dessus ne s’applique pas à toutes les sociétés dans l’histoire. Mais du même coup, un peuple guerrier échouerait également à maintenir la primauté du droit dans un état limité.

Et les resquilleurs? (Free riders)

Un apologiste de l’État sophistiqué-en particulier un qui est bien éduqué sur les courants dominants de l’économie-pourrait revenir avec encore une autres justification: «La raison qu’un gouvernement limité est nécessaire est que nous ne pouvons pas faire confiance au marché pour financer adéquatement des forces de police légitimes. Il peut être vrai que 95 pourcent d’une population aurait des opinions assez similaires à l’égard de la justice que la paix pourrait obtenir s’ils contribuaient tous aux agences de défense dédiées à faire valoir leur point de vue.»

« Toutefois,» l’apologiste pourrait continuer, « Si ces agences de police n’ont pas le droit d’extraire des contributions de tous les gens qui endossent leurs actions, ils ne seraient en mesure que de mettre sur pied une beaucoup plus petite force. Le marché a échoué spécifiquement à cause du problème des resquilleurs : Quand une firme légitime s’attaque à une agence malhonnête, tous les gens honnêtes en bénéficient, mais dans un marché libre, ils ne seraient pas obligés de payer pour ce « bien public. » Conséquemment, les agences malhonnêtes, financées  par des hors-la-loi malveillants, auront une liberté d’action beaucoup plus grande sous l’anarchie. »

Encore une fois, il y a plusieurs répliques possibles à ce genre de position. Tout d’abord, réfléchissons au fait qu’une grande armée permanente, prête à écraser les dissidents minoritaires,  n’est pas sans ambiguïté une caractéristique souhaitable du gouvernement.

Deuxièmement, le problème supposé des resquilleurs ne serait pas aussi désastreux que beaucoup d’économistes pourraient le croire.  Par exemple, des compagnies d’assurance « internaliseraient les externalités »  dans une large mesure. Il peut être vrai qu’un nombre « inefficace » de tueurs en série pourraient être appréhendés  si les agences de détectives et de police concernées avaient à solliciter des contributions de maisonnées individuelles. (Bien sûr, tout le monde bénéficie de savoir qu’un tueur en série a été arrêté, mais qu’une personne y ait contribué ou pas ne fera probablement pas grand différence entre la capture et la fuite.)

Pourtant, les compagnies d’assurances qui détiennent les polices pour des milliers de personnes dans une ville majeure seraient prêtes à verser de gros montants pour éliminer la menace d’un tueur en série. (Après tout, s’il tue à nouveau, une de ces compagnies devra payer des centaines de milliers de dollars à la succession de la victime.) Le même raisonnement démontre que le marché libre pourrait financer adéquatement  des programmes pour tenir des agences malhonnêtes en échec.

Troisièmement, il faut vraiment imaginer le scénario de  cauchemar pour voir à quel point il est absurde. Imaginez une ville animée comme New York, qui est initialement un paradis du libre-marché. Est-il vraiment plausible qu’au fil du temps, des bandes rivales puissent constamment grandir, et éventuellement terroriser le public? [3] Souvenez-vous, celles-ci seraient des organisations criminelles avouées;  contrairement au gouvernement de la ville de New York, il n’y aurait aucun soutien idéologique pour ces gangs.

Nous devons considérer que dans un tel environnement, la majorité respectueuse des lois aurait toutes sortes de mécanismes à sa disposition, au-delà de la confrontation physique.  Une fois que des juges privés auront statué contre une agence malhonnête particulière, les banques privées pourraient geler ses actifs (jusqu’à concurrence des amendes imposées par les arbitres). De plus, des compagnies d’utilités privées pourraient couper l’eau et l’électricité au siège social de l’agence, en accord avec certaines provisions de leur contrat.

Bien sûr, il est théoriquement possible que la bande criminelle puisse surmonter ces obstacles, soit par l’intimidation ou partage de butin, et prendre le contrôle de banques, compagnies d’électricité, épiceries, etc.,   que seul un assaut militaire à grande échelle ne puisse la conquérir.  Mais le point est, que d’une position initiale d’anarchie de marché, ces aspirants-dirigeants devraient commencer à partir de rien.  Par contraste, même sous un gouvernement limité, la machinerie de subjugation de masse serait déjà prête et en attente d’être saisie.

Conclusion

L’objection courante que l’anarchie mènerait  à des luttes entre seigneurs de guerre est sans fondement. Dans les communautés où ce genre de scénario se produirait, l’addition d’un État n’aiderait pas. En fait, l’exact opposé est vrai Les accords volontaires d’une société de propriété privée seraient beaucoup plus propice à la paix et la primauté du droit,  que la constitution coercitive d’un monopole parasitique gouvernemental.

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1. Ayant fait cette concession, je dois souligner que les anarcho-capitalistes peuvent voir leurs théories confirmées en Somalie dans une certaine mesure.
2. Il est vrai que ce chiffre serait moindre pour une firme de défense privée, puisqu’elle contrôlerait beaucoup mieux ses coûts que le Pentagone. Néanmoins, il est encore vrai qu’une entreprise privée gèrerait son stock d’armes beaucoup mieux que des fonctionnaires d’État.
3. Gardons à l’esprit que présentement, les groupes mafieux (1) ne sont même pas prêts d’extraire autant d’argent, ni tuer autant de gens que tout gouvernement pendant une journée de travail ordinaire et (2) elle elles dérivent leur pouvoir actuel de prohibitions gouvernementales (sur le jeu, les drogues, la prostitution, l’usure, etc.) et donc, ne sont pas du tout représentatives d’un monde anarchiste.
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